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LE TIERS LIVRE

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n tel parti pris critique, s'il substitue au hasard une logique intelligible, s'il permet une découverte de significations et ouvre la voie à ce qu'on nomme une compréhension de l'oeuvre, n'en demeure pas moins, en son fond, arbitraire. Rien ne prouve, et cela a souvent été marqué par des esprits sceptiques, que l'on ne voit pas dans un texte plus que son auteur n'y a mis. Argument de faible poids, certes, et souvent excuse à la paresse de chercher. Mais surtout, rien ne prouve qu'il y ait adéquation entre un projet et sa réalisation effective, que le texte soit précisément « ce que Rabelais a voulu dire ». Une lecture attentive conduit à marquer plus de distorsions que de concordances entre une oeuvre et une conscience. Toute quête du sens de l'oeuvre repose sur la démarche réductrice d'une extraction, démarche par laquelle est substituée la dénomination d'une vérité (souvent qualifiée de « profonde ») à la configuration d'une structure.
Extraire une signification, qu'on donne pour véridique sinon unique, revient à investir dans une lecture une valeur déterminée (des valeurs), de préférence éthique, pour fonder non pas une analyse, mais une déduction. Lecture d'interprétation est en même temps lecture d'une subjectivité. Adopter le parti de chercher le sens d'une oeuvre est peut-être la seule manière « naturelle » de lire, c'est en tout cas la seule susceptible de mener à une leçon, la seule capable de justifier la traduction éthique en quoi consiste usuellement la lecture d'un texte littéraire. Quelles que soient les précautions prises, on court ainsi le risque de lire plus selon soi que selon le texte; il convenait de le marquer avant de parcourir l'espace d'une interprétation qui ne se veut nullement nouvelle par rapport au "Dessein de Rabelais" et se bornera la plupart du temps à en reprendre les conclusions pour y souscrire.
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LA QUETE DE PANURGE |
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u'une enquête soit en cours dans le Tiers Livre, l'organisation même du roman et son « sujet » en témoignent : Panurge, soucieux d'échapper au service militaire, songe à se marier puisque les « nouveaulx mariez seroient exemptz d'aller en guerre pour la premiere année » (chap. VI); mais, se mariant, il court le risque, traditionnel dans toute farce, de porter cornes avant qu'il soit longtemps; n'est-ce pas cher payer une exemption peu glorieuse ? acheter la tranquillité au prix du ridicule ? Pour le rusé compère que le lecteur connaît déjà commence donc la poursuite d'une réponse dès l'abord improbable tant la fragilité féminine est un des plus solides piliers de la comédie : comment éviter d'être cocu ? Ce serait se contenter de peu que de voir là le thème réel du Tiers Livre. Aussi, en dépit de l'actualité du problème - la querelle des femmes, vieux sujet de débats contradictoires, avait été remise en honneur vers 1541-1542 -, est-on fondé à croire que l'itinéraire de Panurge et ses questions aux doctes ont un autre objet que le mariage, moins particulier et de portée plus intellectuelle. En effet, on l'a noté avec clairvoyance, la question du mariage n'occupe qu'un épisode du roman, assurément étendu, mais encadré par des développements sur les dettes, la justice, l'industrie humaine. Il paraît alors légitime de chercher ailleurs que dans la « querelle des femmes » la signification du roman. Signification voulue par Rabelais, et qui nous fait lire l'oeuvre comme la réalisation d'un projet conscient, transformant par là même une oeuvre esthétique en expression idéologique.
Pourquoi ne pas tenter de déceler d'abord l'intention philosophique probable du livre, tout en gardant à l'esprit les remarques que je viens de faire ? Si nous ne dégageons pas ainsi « ce que Rabelais a voulu dire », au moins énoncerons-nous ce qu on a voulu lui faire dire, la leçon qu'on en a tirée, et qui fait objectivement partie intégrante de l'histoire du texte. La fiction, conçue comme un moyen, un intermédiaire, donne une description satirique de la société, en ébauche un portrait idéal; de même pour l'homme, racontant ce qu'il est, ce qu'il devrait ou pourrait être. Ainsi se pose en fin de compte le problème essentiel de la vérité, vérité selon le roman et vérité du roman.-
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LE PORTRAIT D'UNE SOCIETE |
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n toute comédie classique s'offre un double portrait, un envers et un endroit, une critique de la réalité - matière à rire - et, plus discrète, une figuration idéale qui apparaît au moins comme une contrepartie née de la critique même. Le Tiers Livre relève en cela du modèle courant, qui déchaîne souvent le rire par la peinture allègre des ridicules du temps, même si la visée moralisatrice semble difficile à discerner. Dans le Tiers Livre pourtant, plus apparente que dans les deux romans précédents. Par le truchement de la longue consultation de Panurge surgissent des personnages qui représentent la plupart des institutions sociales. Il en est peu qui soient épargnés par la verve malicieuse du conteur, et l'ensemble a plus d'une fois la forme d'un jeu de massacre. La société dans laquelle évoluent tous ces prétendus sages se caractérise d'une façon générale par son dérèglement, son injustice, son absurdité.
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