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LE TIERS LIVRE

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INTRODUCTION |
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ntre les deux premiers romans, le Pantagruel et le Gargantua, et la suite du cycle ainsi entrepris et annoncé, s'écoule un long silence de douze années. Rabelais ne donne au public la continuation promise qu'en 1546, et l'on s'est interrogé sur les raisons possibles de ce silence. Certes, les temps avaient changé, et la tolérance que les pouvoirs publics, entendons essentiellement la censure ecclésiastique, avaient manifestée à l'égard des écrits de près ou de loin novateurs avait fait place à une rigueur qui donnait sans doute à réfléchir aux producteurs de livrets, libelles ou romans susceptibles de tomber sous le coup de condamnations temporelles.
L'heure aurait alors été à la prudence, à la discrétion; toutes qualités que l'on n'a pas coutume de voir accompagner le nom de Rabelais. En outre, il est remarquable que, pour la première fois, les aventures des Géants paraissent non pas sous un pseudonyme mais sous le nom propre de Rabelais, docteur en médecine et « calloier des Isles Hieres », c'est-à-dire moine. On voit mal se nommer avec autant de clarté, ès qualités, quelqu'un qui veut échapper à la notoriété ou aux poursuites de la justice. S'avouer ainsi l'auteur du Tiers Livre revient à affirmer bien haut que l'on n'a rien à se reprocher, rien à craindre. Peut-être n'était-ce pas la plus mauvaise précaution, surtout après avoir encouru, du moins la légende s'en est-elle répandue, les foudres de la Sorbonne. La question se pose alors de savoir quelles vérités mauvaises à dire, dangereuses à écrire, pouvait bien contenir ce nouveau roman.
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UN LIVRE SERIEUX |
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uel masque fut choisi, assez mystificateur pour que celui qui le portait ne redoutât pas de dire son nom.?. Cette question se pose d'autant plus qu'après les deux premiers « épisodes», souvent plus comiques que graves, comiques en fait malgré la gravité des « intrigues », le Tiers Livre apparaît à l'inverse comme un livre sérieux malgré le comique de son intrigue. Limité à sa signification explicite, à savoir si l'on peut se marier et n'être pas cocu, le Tiers Livre se donne en effet comme le plus léger des trois romans. Le cocuage de Panurge est affaire moins importante que l'éducation d'un prince, la geste de ses premiers exploits. Pourtant, l'impression globale est inverse, et les lecteurs de Rabelais se sont dès longtemps attachés à découvrir la véritable signification de ces histoires trop évidemment gauloises.
Qu'un trésor soit caché dans ces lignes drolatiques, la simple dédicace « à l'esprit de la royne de Navarre», Marguerite, le laisse déjà penser. L'irrespect serait vraiment grand d'invoquer l'illustre spirituelle de cette première moitié du siècle en tête d'un recueil de contes polissons. Sans compter les nombreux rappels d'une « substantifique moelle », qui invitent, plus encore que dans le Pantagruel ou le Gargantua, à ne pas se contenter de la plaisanterie littérale, mais à chercher au-delà du mot la portée spirituelle d'un ensemble. Cette enquête, à laquelle Rabelais lui-même nous convie, n'a pas, semble-t-il, toujours été entendue par ses lecteurs; on a trop souvent borné son ambition à repérer dans le Tiers Livre les éléments de réalité historique qui « expliquaient » telle ou telle formule obscure, tel nom bouffon de personnage tourné en dérision. Non qu'une telle recherche soit dénuée de fondement ni de portée; mais l'essentiel du sens échappe à qui se maintient trop étroitement sur la trace d'équivalences exactes.
Toute une tradition critique apporta certes des éléments d'information sur le personnage de Rabelais, sur ses lectures, sur ses contemporains; elle ne servait guère à mieux comprendre, encore moins à interpréter. Réagissant contre cette tendance, V.-L. Saulnier s'essayait à formuler une signification d'ensemble en publiant son "Dessein de Rabelais", il tentait par là de rendre compte, non seulement du détail textuel, mais surtout de l'intention globale de l'auteur. Un projet fondamentalement unique relierait, selon lui, les quatre, voire les cinq parties du cycle romanesque, ou, à tout le moins, serait-il possible de lire ensemble des livres comme des maillons, certes divers, d'une même chaîne : « car il n'est pas d'oeuvre littéraire qui se dispense d'une cohérence interne, d'une propre logique : quand ce ne serait que cette cohésion élémentaire de la chose vécue » (p. 12).
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UNE LECTURE SYMBOLIQUE |
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nsi posées dès l'abord des bornes à tout excès interprétatif, V.-L. Saulnier expose son parti originel : «De cette partie de l'ouvrage (il s'agit du Quart Livre), le dessein précis me semble relever entièrement, en son procédé d'expression, de la présentation symbolique» . La démonstration que présente son essai paraît pleinement convaincante, et plus d'une présentation de Rabelais - entre autres celle-ci - lui est largement redevable. Soulignons, à titre de précaution nécessaire, qu'un tel parti de lecture symbolique repose sur un postulat fondamental, à savoir que, pour l'essentiel, une oeuvre littéraire répond au projet conçu par son auteur, qu'elle exprime ce que son auteur a voulu lui faire dire, et que c'est cette vérité cachée qu'il s'agit de découvrir.
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VL SAULNIER : " La littérature Française de la Renaissance" PUF 1959
"Le dessein de Rabelais" SEES 1957
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