Le Quart LIVRE ( 3/7)

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LE QUART LIVRE

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LA FICTION ET SA DERISION
Cette dispersion de la parole entre les personnages introduit une grande diversité de ton. Le narrateur lui-même change de position selon les moments : tantôt, absent des scènes qu'il raconte, il respecte la neutralité apparente de l'historien; tantôt en revanche il s'inclut dans son récit «(je » ou « nous ») comme pour le cautionner de son existence réelle - ainsi au chapitre XLIII - ou pour en dénoncer avec humour le caractère burlesque par une mise en demeure abusive: «vous truphez icy Beuveurs, et ne croyez que ainsi soit en verité comme je vous raconte. Je ne sçaurois que vous en faire. Croyez le si voulez : si ne voulez, allez y veoir » (XXXVIII). Au-delà d'une simple technique pour rompre la monotonie d'une narration, ces échanges de la parole, tout comme les récits-gigognes, entremêlent une fiction romanesque que tout vise à faire croire et une dénonciation de cette prétention fondamentale; fiction et dérision de la fiction marchent ici d'un même pas.
Le caractère décousu du roman entraîne en outre une conséquence assurément voulue : fiction et dérision de la fiction encadrent un certain nombre de développements en forme de centons. Le genre de la compilation était à l'honneur dans la première moitié du siècle, ramassant en un recueil plus ou moins ordonné thématiquement des citations d'auteurs anciens ou des anecdotes historiques illustrant des vertus morales; Erasme avait donné ses Adages et ses Apophtegmes, et il ne fut pas le seul à utiliser les ressources de l'érudition. Si sérieuses soient les citations réunies par Rabelais, le voisinage les teinte nécessairement de moquerie; mieux, les anthologies viennent cautionner par l'accumulation des sources antiques les observations des personnages qui font le voyage, ces observations à leur tour portent sur des contrées dont le caractère purement imaginaire est autant que possible exhibé. Cet enchaînement amène ainsi à appliquer des maximes, reçues traditionnellement pour la quintessence de la sagesse, à des fictions données pour folles, débridées et parfaitement arbitraires.
Autrement dit, comme Bringuenarilles part en guerre contre des moulins à vent, la culture antique est mobilisée pour expliquer, justifier des vésanies. L'ordonnance même du récit, tout en pièces rapportées, contribue ainsi à la dérision du savoir constitué. La réunion des éléments divers, des genres différents, des narrateurs, semble correspondre à une conception dans laquelle réalité, tradition, fiction se neutralisent, s'annulent par leur confusion. Tous genres mêlés, toutes normes déplacées mènent à l'incertitude; on ne sait plus où on en est du vrai, du faux, du sérieux, du comique. Ce mélange menace le lecteur, comme un piège; il est impossible de prendre au sérieux un élément du livre puisque le livre les dénonce tous. A quoi servent les digressions, comme autant de fausses pistes, comme autant de facettes d'une même incertitude; le récit ne prend appui sur aucune base qu'il ne la ruine, dans une générale subversion du sens qui dit la vanité de tout savoir. Dans le Quart Livre comme sur l'Océan, toutes choses vacillent.

LES MYSTERES DE LA NATURE
Un si long voyage, et si fertile en découvertes, donne occasion de décrire bien des merveilles. Tout s'associe pour susciter l'étonnement, l'admiration. A une époque si friande de nouveautés, de récits extraordinaires, de voyages vers des continents inconnus, le Quart Livre offre matière à imaginer encore davantage. La nature telle que la décrivaient les Anciens dans leurs géographies ou leurs zoologies s'enrichit soudain d'acquisitions inédites, comme si au-delà du savoir engrangé par les générations, devait demeurer un reliquat pour témoigner de la richesse des choses.
Le plus proche, et, croit-on, le plus connu des êtres, c'est l'homme. Voici que défilent, pour l'ébahissement des badauds, des créatures « hommiformes », dont l'analogie avec l'être humain est purement métaphorique, mais dont tous les caractères affirment son appartenance à l'espèce. Quaresmeprenant, cette étrange chose, possède une curieuse anatomie faite de correspondances précises entre des organes tels que la cervelle, la glande pinéale, le coeur, le poumon, etc. et des ustensiles courants relevant de la cuisine, de l'habillement, ou de l'ameublement. A ce bizarre composé dont Xenomanes produit un véritable Blason, rien ne manque pour survivre, pas plus au physique qu'au moral. Les chapitres XXX et XXXI qui en tracent le portrait, aussi complet qu'on peut le rêver, reposent en fait sur un seul mot: «comme». Associant dans la description des inconciliables qu'il fait analogues, Xenomanes utilise le seul raisonnement accepté dans les sciences empiriques : l'établissement des identités.
Formellement exhaustif, l'inventaire bascule tout entier dans le non-sens parce qu'il prête à une succession d'incongruités, d'inconvenances, non pas morales mais intellectuelles. En bon scientifique de son temps, Xenomanes utilise les moyens de raisonner que la logique de son époque lui offre, mais cette logique formelle ne le garantit pas de la déraison, pourvu qu'elle soit cohérente. La burlesque nomenclature aboutit au même résultat que le chapitre de Montaigne, De la coustume... (I, XXIII) : « Les miracles sont selon l'ignorance en quoy nous sommes de la nature, non selon l'estre de la nature... La raison humaine est une teinture infuse environ de pareil pois à toutes nos opinions et moeurs, de quelque forme qu'elles soient, infinie en matiere, infinie en diversité. »





©Jean-Yves POUILLOUX
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