Le Quart LIVRE ( 2/7)

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LE QUART LIVRE

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ESTHETIQUE DE LA FANTAISIE ?
ette autonomie relative des différentes séquences narratives instaure un « désordre » beaucoup moins arbitraire qu'il ne paraît à première vue : comme les éléments d'une enluminure, chaque ensemble relève d'un code spécifique, presque d'un genre littéraire particulier, le genre du traité philosophique ou moral, de l'anecdote, de l'épopée, de la satire, de la comédie, par exemple.
L'impression, dont on a tenté de rendre compte par le terme de fantaisie, provient ainsi d'une esthétique tout entière fondée sur la coupure (voir introduction du Tiers Livre), esthétique dont le roman classique est fort éloigné. Moins apparents sont les facteurs de cohésion qui font de ces récits un roman unique.

UNICITE DU ROMAN
Tout d'abord, et c'est le plus évident, la permanence des personnages et l'identité de l'entreprise : embarqués dans une même expédition, Pantagruel et ses compagnons ne se quittent pratiquement pas, et c'est ensemble qu'ils réagissent aux multiples accidents de parcours. La navigation permet une unité maintenue à travers les variations des chapitres. Elle est scandée par des répétitions qui en exhibent la cohérence; ainsi la peur de Panurge (qu'on ne savait pas jusqu'alors aussi couard) durant la tempête (XVIII-XXIV), revient dans le moment de parodie épique (la lutte contre les Andouilles) et ferme le roman avec l'épisode burlesque de Rodilardus (LXVI-LXVII). Cette répétition confère au récit dans son ensemble l'allure d'une marche rythmée par le retour des éléments connus qui servent pour ainsi dire de stations.
Plus discret, l'agencement même de la narration lie les épisodes de façon thématique ou structurale. Ainsi l'étrangeté de la mort donne l'occasion d'un chapitre burlesque quand il s'agit de Bringuenarilles l'avaleur de moulins à vent (XVII), puis d'une anthologie des prodiges qui accompagnent les morts héroïques quand on rencontre les Macroeons (XXV-XXVIII). Même thème dans la description de Quaresmeprenant (XXIX-XXXII) et des Andouilles (XXV-XLII) où apparaissent comme les deux faces d'une même réalité. Nous en retrouverons d'autres. Au déroulement même de la narration appartient un moyen de cohésion qui repose sur la construction d'un chapitre ou d'un ensemble plus important : ainsi la technique des « récits-gigognes». Dans l'épisode des Chiquanous, Panurge entreprend de raconter la ruse du seigneur de Basché (XII) et étend sa narration jusqu'au chapitre XV, à la suite de quoi la découverte interrompue peut reprendre.
« Ceste narration, dist Pantagruel, semblerait joyeuse, ne feust que davant nos oeilz fault la crainte de Dieu continuellement avoir. » Cette séquence n'a d'étendue que parce que l'un des explorateurs a pris occasion du spectacle découvert pour relater une anecdote ancienne. Le récit coordonne ainsi un monde de fiction donné pour vrai (les Chiquanous) et un monde du récit donné pour exemple (le seigneur de Basché). Le voyage maintient, par ce procédé, en continuelle relation une expérience et une tradition.
La rencontre de l'île des Papefigues fournit aussi l'occasion d'une telle disposition (XLV) : «Au lendemain matin rencontrasmes l'isle des Papefigues » qui de riches qu'ils étaient autrefois, étaient devenus « paouvres, malheureux, et subjectz aux Papimanes. L'occasion avoit esté telle »; commence alors un récit historique à la troisième personne : « Un jour de feste annuelle... » par lequel nous allons connaître les détails des événements qui ont réduit les Papefigues en si mauvaise situation; mais ce récit ne parvient pas à sa conclusion sans qu'une troisième narration vienne l'interrompre : "Es femmes et jouvenceaulx pardonnerent avecques condition semblable a celle dont l'empereur Federic Barberousse jadis usa envers les Milanois. Les Milanois... "; de l'histoire fictive des Papefigues, nous passons à l'histoire « réelle » des Milanais, et ce n'est qu'une fois l'anecdote terminée que l'on revient, d'abord aux Papefigues (" En pareille ignominie, le reste de ces paouvres et desolez Guaillardetz feurent de mort guarantiz "), puis aux voyageurs qui avaient permis l'inauguration de l'épisode ( "Voyans la misere et calamité du peuple, plus avant entrer ne voulusmes "). Ici encore, l'imbrication des narrations assimile histoire fictive et histoire réelle dans un même ensemble qui permet à la fois d'accréditer le roman et d'interpréter la réalité. Cette technique narrative ne relève pas seulement d'une esthétique formelle, elle repose sur une conception très précise des rapports qui existent entre la réalité et la fiction.

MULTIPLICITE DU NARRATEUR
Pour préciser davantage ces rapports, on peut prêter attention à ce fait que le récit n'émane pas d'un narrateur unique, mais d'origines diversifiées : tantôt Rabelais lui-même, tantôt Panurge, ou Pantagruel, ou ce nouveau « devisant », Xenomanes « le grand voyageur et traverseur des voyes périlleuses lequel, certains jours paravant, estoit arrivé au mandement de Panurge ». Si les trois premiers sont déjà connus par les romans précédents, le dernier ne voit sa position justifiée que du fait qu'il connaît, d'avance, l'itinéraire et ses étapes; il joue ainsi le rôle du guide, de celui qui sait l'inconnu que ses compagnons découvrent; autrement dit, il entretient avec les personnages fictifs des rapports analogues à ceux du narrateur lui-même, guidant par les renseignements qu'il fournit les réactions, et même les conversations de ses protégés. C'est à lui, par exemple, que revient de décrire, en trois chapitres, le personnage de Quaresmeprenant; la peinture est telle qu'elle tient lieu de visite, malgré le désir de Pantagruel : « Sus le hault du jour feut par Xenomanes monstré de loing l'isle de Tapinois en laquelle regnoit Quaresmeprenant : duquel Pantagruel avait aultrefoys ouy parler, et l'eust volontiers veu en persone, ne feut que Xenomanes l'en descouraigea, tant pour le grand destour du chemin, que pour le maigre passetemps... » (XXIX). Son savoir en fait l'un des maîtres du roman, au même titre, toute révérence due, que Pantagruel.





Jean-Yves POUILLOUX
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