Oeuvres de RABELAIS : Le Quart LIVRE ( 1/7)

valuevaluevaluevaluevaluevaluevaluevalue
value


LE QUART LIVRE

deco

musique !
EN ROUTE VERS L'AU-DELÀ
étourné de son allégresse narquoise, le Tiers Livre se présente comme une enquête inaboutie, comme une quête de l'impossible. Les questions posées par Panurge sur l'élément modérateur de la vie sociale (éloge des dettes) ne s'épanouissent que dans la parodie, celles qui concernent l'assurance d'une vie individuelle (le mariage) restent sans réponse décisive. Le Tiers Livre raconte un échec du savoir humain; pire, un silence de la Vérité : Panurge parcourt une sorte de cercle qui le ramène à son point de départ, aussi irrésolu qu'il en était parti. En chacune de ses étapes, il revient à son maître Pantagruel, pour lui rendre compte de ses progrès trompeurs; il en reçoit encouragements à poursuivre, suggestions, critiques ou modèles, mais nulle lumière nouvelle. Sur la vérité, Pantagruel est plus muet que Nazdecabre; aucune garantie ne vient faire signe d'un côté (mariage) ou de l'autre (célibat), même si cette question n'a de sens que symbolique. Rien ne cautionne la coïncidence de la parole et de la réalité, du langage et du monde. L'autorité réelle (Pantagruel, ou plutôt Dieu) se tait, comme si elle s'était retirée du monde. Mais, dans ce roman, les oracles entendus demeurent des familiers, au plus des connaissances proches. Qu'ils ne délivrent pas de l'incertitude pourrait venir de ce que le champ d'investigation du questionneur n'excède pas les limites d'un canton. Au lieu de « tourner en rond », celui qui cherche devrait avoir le courage de « sortir du pays connu », de partir vers l'inconnu. Ainsi se dessine la nécessité du Voyage - celui qui forme la jeunesse, celui qui mène le vieillard vers l'au-delà - donc de la Navigation - nef des Princes, galions des explorateurs, barque de Charon. Le monde découvert, le Nouveau Monde, apportera peut-être une réponse aux questions insolubles du vieux continent; il comblera peut-être cette béance du signe que découvraient les jeux oratoires de Panurge, moins innocents en leur conclusion qu'en leur déroulement.

EMBARQUEMENT POUR L'ORACLE
n s'embarque donc, pour consulter l'oracle de la Dive Bouteille, seul espoir dans la quête d'une certitude. Dans la suite du Tiers Livre, le Quart Livre semblait promettre le « fin mot »; dans son déroulement, il n'y parvient pas, renvoyant à une suite problématique l'ultime question, l'ultime réponse. La Dive Bouteille ne parle que dans le Cinquième Livre; tout le récit porte la marque de ce retard, aménageant un itinéraire de soixante-sept chapitres avant le moment de conclure. Tout se passe comme si, pour l'esprit aussi bien que pour le roman, l'existence consistait dans ce mouvement dilatoire, ajournement d'une réponse définitive à la fois souhaitée et redoutée, procrastination vitale. En un sens, le voyage du Quart Livre a pour fonction essentielle de donner une consistance, une épaisseur, à l'ajournement du « fin mot ». En ce sens, le voyage est un thème parfaitement adapté à cette destination puisqu'il permet toutes variations dues à la découverte de nouveaux rivages sans qu'au regard de la question initiale aucun progrès soit acquis. Dans cette espèce de périple, on se déplace moins qu'on ne regarde se déplacer le paysage, attentif aux variations plus qu'à la progression. Dans cette espèce de récit, le narrateur est plus attentif à varier les différents épisodes qu'à les assujettir à une finalité déterminée. Le Quart Livre apparaît, à plus d'un égard, comme un rassemblement de digressions.

L'INCERTITUDE DU RECIT
l faut bien accepter que ce « roman » ne réponde pas aux exigences d'unité qu'a formulées la critique littéraire, la fiction ne connaît pas une voie unique et privilégiée, même si les habitudes de lecture ont peu à peu fabriqué une sorte de norme du récit. Si le cycle du Gargantua-Pantagruel dérange, c'est que nous ne savons plus à quel ordre il répond, à quelle logique il se rapporte, à quelle métaphysique il correspond.
Frappe d'abord l'inégalité qui règne dans le développement des divers épisodes. Quand rien, en apparence, ne justifie les disparités de traitement, certains morceaux couvrent à peine un chapitre (I, II, IX, X, XI, XVII), voire deux (III-IV, XLII-XLIII, LV-LVI, LXVI-LXVII), quand d'autres s'étendent sur des espaces beaucoup plus importants, au point de constituer de petites nouvelles à eux seuls, séquences narratives formant un tout conséquent. Se fonder sur l'étendue d'une séquence pour décider de son importance serait apparemment cornmettre une erreur de bon sens, et la tradition critique a généralement privilégié des développements courts - ainsi les deux chapitres qui concernent le mythe des paroles « dégelées » - au point d'en faire parfois les représentants du sens tout entier. En revanche, les épisodes qui groupent un nombre plus important de chapitres (XII-XVI : les Chiquanous; XVII-XXIV : la tempête; XXXV-XLII : les Andouilles; XLVIII-LIV : les Papimanes) n'ont pas paru ressortir à un autre domaine que le «pur récit », ou au mieux à la parodie satirique.
Tout se passe comme si la « substantifique moelle » se cachait à découvert dans de petits chapitres sans « action » qui échappent à l'attention de ceux qui ne prêtent l'oreille qu'à l'intrigue. Dans une trame assez libre pour tout permettre, Rabelais insérerait ainsi, par places, quelques morceaux sérieux chargés de transmettre aux « bons » lecteurs sa pensée, voire sa philosophie. Selon les lunettes que l'on chausse, le roman est un aimable divertissement sans organisation avec quelques propos de bonne sagesse, ou au contraire un écran trompeur destiné à abuser les censeurs trop enclins à déchaîner leurs foudres sur les vérités mauvaises à dire. Dans un cas comme dans l'autre, on se fonde en fait sur une distinction entre sérieux et comique qui ne prend pas en compte l'architecture même du récit, et particulièrement la disparité entre les différents épisodes. On est loin pourtant du Pantagruel qui apparaissait comme une rhapsodie d'historiettes plus ou moins liées; on ne distingue pas non plus la trame classique de Gargantua, ni l'uniformité relative du Tiers Livre qui résidait dans le retour obsessionnel de la même question du cocuage. Comme son Prologue en donne l'illustration, le Quart Livre rassemble des caractères opposés : florilège de narrations diverses,il les rapporte néanmoins à une unité, fût-ce par le moyen de liaisons saugrenues, d'à-peu-près et de paradoxes.





Jean-Yves POUILLOUX
(Publicité)
publicite chapitre.com

page precedentepage suivante
MONTAIGNE ET LA RENAISSANCE I LYON RENAISSANCE I ACTUALITES RENAISSANCE
I MULTIMEDIA RENAISSANCE I
Mentions Légales I Devenir Sponsor ? I Publicite I I Générique
Droits de reproduction et de diffusion reservés
© Renaissance-France.Org