Oeuvres de Francois Rabelais : Le PANTAGRUEL (2/6)

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LE PANTAGRUEL

deco

musique !
DIVERTISSEMENT, MASQUE DE LECON
abelais prend bien garde pourtant de semer quelques signes annonciateurs d'une pensée plus grave. Tout d'abord le dizain d'Hugues Salel qui ouvre le livre, et suggère une leçon « soubz plaisant fondement». Puis le Prologue lui-même : « Car il y a plus de fruict que par aventure ne pensent un tas de gros talvassiers tous croustelevez, qui entendent beaucoup moins en ces petites joyeusetés que ne le faict Racl - et en l'Institute. » Deux ans plus tard, le Gargantua donne semblable avertissement sous forme imagée : les Silènes, ces petites boîtes ornées de grotesques, contiennent les parfums les plus rares; comme Socrate, sous une écorce rugueuse et des dehors communs, dissimulait l'âme d'un vrai sage.
L'os et la moelle. C'est dire, à qui veut bien entendre, que sous les plaisanteries de carabin, joyeux luron et gai buveur, se cache quelque morale. Encouragé par ces indices, Abel Lefranc écrivait : « Mais au point de vue de la hardiesse des idées et des attaques, il est peut-être celui (des cinq livres du cycle) dans lequel l'auteur s'est avancé le plus loin. L'oeuvre de début doit être rapprochée, à cet égard, de l'oeuvre finale et posthume ' le Cinquième livre, qui est assurément de Rabelais, quoi qu'on en ait dit, et qui offre comme celui-ci une audace et une violence dans la satire qui les rendent plus voisins l'un de l'autre qu'on ne l'a cru généralement. » Rabelais, amuseur de foules, était devenu philosophe rationaliste. Certes, les éléments d'une pensée cohérente ne manquent pas au long des divers chapitres.

HOMMAGE A LA RENAISSANCE

a lettre de Gargantua à Pantagruel apparaît comme un chant vibrant à la gloire de la Renaissance. Renaissance qui s'appréhende d'abord sous le rapport d'une mutation. On est passé d'une époque obscure - entendons : où sévissait l'obscurantisme - à la clarté du temps présent, pour une fois le moraliste n'est pas avant tout un « laudator temporis acti »; bien au contraire, autrefois ne valait pas aujourd'hui : « Le temps estoit encores tenebreux et sentant l'infelicité et la calamité des Gothz, qui avoient mis à destruction toute bonne literature; mais, par la bonté divine, la lumiere et dignité a esté de mon eage rendue és lettres... », constate le vieux roi. L'opposition célèbre entre l'ombre et la lumière court sous la plume de tout bon humaniste de la Renaissance, et cette manière de parler a servi bien souvent à écrire l'histoire. Il s'agit pourtant moins, dans la bouche de Rabelais, de caractériser deux époques opposées que de marquer une évolution spirituelle; la renaissance appartient surtout à l'ordre du savoir : « maintenant toutes disciplines sont restituées ».
La culture n'est plus l'apanage d'un petit nombre de doctes, elle appartient à tous; et dans un bel élan d'optimisme, Gargantua décrit ce qu'il espère avoir sous les yeux : « Je voy les brigans, les boureaulx, les aventuriers, les palefreniers de maintenant, plus doctes que les docteurs et prescheurs de mon temps. Que diray-je ? Les femmes et les filles ont aspiré à ceste louange et manne celeste de bonne doctrine. » La part faite à l'exagération gigantale, à l'emportement d'une verve qui envahit même les passages « sérieux », il reste cette croyance en une élévation générale du niveau des connaissances, en un élargissement considérable du public cultivé; l'invention de l'imprimerie qui permettait enfin la diffusion des textes justifiait cette euphorie. Mais, plus encore qu'une amélioration quantitative, le siècle apportait une modification essentielle dans la mentalité; l'attitude humaniste face aux textes remplace peu à peu, non sans combat, l'attitude scolastique, trop formaliste. On cherche à comprendre, à voir les questions d'un oeil comme neuf, au lieu d'appliquer sans réflexion des formules héritées.

UN NOUVEAU CONCEPT DU DROIT

areille attitude traçait des frontières entre juristes. Le Pantagruel avec ses débats et ses procès peut sembler s'attaquer au droit en tant que tel, il ne ménage pas les « crotenotaires » et autres profiteurs de la loi. Mais les fabliaux disaient au moins autant ! L'irrévérence vise ici plus particulièrement une manière archaïque de concevoir les études juridiques, de comprendre le Corpus et de lire le droit romain. De son passage à la faculté de Bourges, Pantagruel tire l'enseignement suivant : « .... Au monde n'y a livres tant beaulx, tant aornés, tant elegans, comme sont les textes des Pandectes, mais la brodure d'iceulx, c'est assavoir la Glose d'Accurse, est tant salle, tant infame et punaise, que ce n'est que ordure et villenie », se rangeant ainsi délibérément du côté humaniste.
Les humanistes en effet rejetaient avec mépris la majeure partie de l'appareil édifié par les glossateurs médiévaux. Lors du procès de Baysecul et Humevesne, Pantagruel rend ces « sottes et desraisonnables raisons et ineptes opinions » des commentateurs responsables de l'obscurité qui a envahi le débat. Il traite ces exégètes reconnus de « gros veaulx de disme, ignorans de tout ce qu'est nécessaire à l'intelligence des loix ». Bouffonnerie ? Pas uniquement, car le paragraphe suivant développe un thème cher au coeur de Guillaume Budé : pour bien comprendre le droit romain, il convient avant tout de connaître le latin; le prince des humanistes avait abordé son étude, les Annotationes, en philologue, le considérant d'abord comme un texte parmi d'autres. Il faut aussi avoir quelque peu pratiqué la philosophie morale, dont sont tirées les lois; enfin, savoir à quelle civilisation rapporter telle ou telle loi, car les lois ne sont pas un absolu, mais la production d'une société. La leçon est claire : à trop respecter l'autorité, on perd l'intelligence de ce qu'on étudie. La pratique des procès conduit à semblable conclusion, Pantagruel n'accepte de connâitre du différend qu'à la condition de brûler les sacs et les papiers, « registres, enquestes, replicques, reproches, salvations et aultres telles diableries » : à trop respecter la lettre, on va contre l'esprit.





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