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ui entreprend la lecture du cycle pantagruelique en commençant par le Gargantua, risque d'être déçu par le Pantagruel, et même de ne pas le comprendre. On oublie trop vite que Rabelais n'a pas composé ni publié ses romans dans l'ordre qu'ils occupent aujourd'hui; il a écrit l'histoire du fils avant celle du père.Le Pantagruel représente son premier essai romanesque; au regard des oeuvres ultérieures, c'est un livre de formation littéraire dans lequel une manière d'écrire se cherche, sans trop se distinguer encore de ce qui lui donne naissance. Plus que d'autres, cette histoire rappelle qu'on écrit d'abord par rapport à des livres antérieurs, et sur eux.
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euvre de commencement, le Pantagruel étonne par la faiblesse évidente de sa construction, la nonchalance de ses liaisons et de ses enchaînements. De ce livre, qu'on pourrait dire de jeunesse si son auteur n'avait déjà atteint l'âge mûr au moment de sa composition, Abel LEFRANC notait, non sans sévérité : " Le livre II, comparé aux quatre autres, offre des faiblesses de composition. A côté d'admirables pages, on y rencontre des récits puérils et des inventions sans portée. Il manque d'unité. Le vocabulaire y est moins riche que dans les livres suivants. " Ce jugement rend compte de l'impression éprouvée à la lecture; maladresse ou désinvolture semblent avoir présidé à la confection de ce récit, ou du moins à son agencement. A peine peut-on d'ailleurs parler de roman dès que l'on compare ce livre aux suivants. Mais cette sévérité vient d'un temps pour lequel peu à peu se sont formés des modèles et formulées des lois qui ne sévissaient pas au siècle d'une littérature en liberté. Il faut oublier l'idéal moderne du roman, tel que nous l'a légué le 19ème siècle, pour lire le Pantagruel, et ne pas y chercher l'application de schémas classiques. Au reste, à qui aborde l'oeuvre sans pensée d'étude, cette tentation ne vient guère.
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euvre de commencement, le Pantagruel cherche à se faire sa place dans la production littéraire de son temps. Modestement, il s'annonce comme le successeur d'autrui, le continuateur d'une tradition déjà illustrée. La légende de Gargantua était dès longtemps connue; en 1532 , un livret anonyme exploitait la veine: LES GRANDES ET INESTIMABLES CHRONIQUES DU GRAND ET ENORME GEANT GARGANTUA. Rabelais commence par faire l'éloge de son prédécesseur, le parant de toutes les qualités (y compris celles qu'il n'avait pas), mais c'est pour mieux vanter sa propre marchandise : "Voulant doncques, je , vostre humble esclave, accroitre vos passetemps davantage, vous offre de présent un aultre livre de mesme billon, sinon qu'il est un peu plus equitable et digne de foy que n'estoit l'aultre" (Prologue) . Semblable humilité surprend qui est habitué aux proclamations d'originalité triomphante. Il s'agissait, semble-t-il, de s'insérer dans une tradition familière, de profiter d'un public. Pour ses débuts, Rabelais ne voulait que poursuivre un récit en vogue; il racontait donc les aventures du fils, donnant une suite à celles du père qui couraient déjà, d'une autre main. Ce n'est que plus tard, et sans doute devant son propre succès, qu'il reprend l'histoire de Gargantua selon sa mode, reléguant le livret primitif dans l'oubli. Cette succession paraît à la réflexion fort logique; elle laisse entendre que Rabelais n'avait sans doute pas de grandes ambitionstions littéraires. Ni ambition de grande littérature, tant il est vrai que la tradition dans laquelle il choisit de prendre place est avant tout populaire. De même qu'il avoue sans fard le lien qui le rattache aux Chroniques, le Prologue évoque toute une lignée « de haulte fustaye » dont le Pantagruel, par plus d'un trait, est débiteur : Orlandofurioso, Robert le Diable, Fierabras, Huon de Bourdeaulx. Encore les romans de chevalerie sont-ils d'un ton autrement plus noble que leurs parodies (les Macaronées par exemple) dont Rabelais s'inspire directement. Il essayait de se gagner un autre public en faisant de son livre un exemplaire d'une collection déjà connue. Il jouait, pour ainsi dire, sur plusieurs tableaux.
L'aveu de ces modèles n'avait pas pour seul avantage de capter les lecteurs consentants, il indiquait d'entrée la destination du livre : divertir. Au sens propre; les Chroniques détournent de leurs maux malades en tous genres y compris les incurables dont toute « consolation n'estoit que de ouyr lire quelque page dudict livre ». L'excellence du volume se mesure alors à sa capacité curative, et Rabelais, préparant par avance le jugement que l'on pourra porter sur luimême, chante burlesquement les louanges de son prédécesseur en termes superlatifs : « Il est sans pair, incomparable et sans parragon. » La redondance liminaire donne le ton de la suite; c'est borner tôt ses prétentions littéraires que vanter ses vertus comme un charlatan celles de ses drogues! Le Prologue se termine par la rengaine des malédictions traditionnelles contre les lecteurs sceptiques, contre ceux qui n'ont pas la bonne humeur d'entrer dans le jeu. Car c'est bien de jeu qu'il s'agit, de plaisanterie, de farce. Chaque thème - ou presque - est avant tout prétexte à rire comme l'événement du jour, pâture des chansonniers. En plus d'un endroit le Pantagruel ne masque guère. ses origines triviales; livre écrit pour amuser les badauds d'une foire.
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