Véritable personnage de fiction , Noel BEDA (ou BEDIER) endosserait au cinéma le rôle fondamental du meneur des forces de l'Ombre, qui vit ses passions vengeresses et castratrices, en allant jusqu'au bout de lui-même, c'est à dire jusqu'à sa propre mort. Etrangement, ce professeur de théologie, qui dirigea le Collège de Montaigu, et fut recteur de la faculté de Théologie de la Sorbonne, ne semble connu par aucun dictionnaire de langue française ! Pourtant, son influence sur le cours de l'histoire religieuse en France est loin d'être négligeable. Défenseur actif d'une tradition passéiste et quasi moyen-âgeuse de la doctrine catholique, c'est lui qui, avec Claude BARTELEMI lance en France l'anathème contre ce LUTHER qui ose opposer sa pensée individuelle à celle de tous ceux qui ont été avant ou viendront après lui....
Cette citation à elle seule résume tout de l'époque, des enjeux et du personnage BEDA.
UN CARACTERE
On aurait peine à croire, en le voyant juché sur sa mule, se déplaçant dans les rues étroites et puantes du quartier Latin, que l' homme règne sur l'Europe de la pensée et de l'écrit, et que par ses jugements vengeurs il pourchasse de ses foudres tout ce qui peut s'écarter de la stricte Doctrine de l'Eglise. Il combat même le grand ERASME, au point de vouloir "corriger ses murs corrompus" et le qualifie "d'ignorance crasse ". Celui que les étudiants appellent "l'Hercule de la Sorbonne", parvient pourtant à faire monter le Chevalier Louis DE BERQUIN sur le bûcher car dit-il : " Il est de foi catholique que non seulement on peut, mais on doit punir du dernier supplice les hérétiques opiniâtres.C'est lui toujours qui s'oppose de façon systématique à François 1er, qui ose intenter un procès aux enseignants du Collège des Lecteurs Royaux, qui s'oppose à la reconnaissance par le Parlement de Paris du remariage d'Henry VIII, qui fait interdire " le Miiroir de l'âme pécheresse", le livre de Marguerite de Navarre, la sur du Roi. Enfin, c'est lui encore qui fait jeter sur le bûcher Antoine AUGEREAU, l'imprimeur de Marguerite
Rome a sans aucun doute une dette envers ce théologien, car c'est en partie grâce à sa constance, son acharnement et ses capacités à saisir et utiliser toutes les opportunités et les alliances, que François 1er se range finalement sous la bannière de l'Eglise traditionnelle dans la querelle qui opposait celle-ci aux Humanistes, puis à LUTHER et CALVIN, alors que l'entourage du Roi, dont sa sur et les du Bellay le poussaient vers la Réforme et vers les princes Allemands.
UN PHYSIQUE
Voici ce qu' Imbart DE LA TOUR dit de BEDA : " Retors au physique ( il était bedonnant, petit, bossu et boiteux ) comme au moral, mais dialecticien habile, intègre de murs, zélateur d'autant plus intrépide de l'orthodoxie que lui-même a été censuré pour des opinions téméraires, insensible aux attaques, indifférent aux moyens, toujours prêt à montrer les crocs contres ses collègues aussi bien que contre ses ennemis."
Et voici ce qu'en dit Jules MICHELET : " ce BEDA, supérieur de Montaigu, chef des étudiants sans étude qu'on nommait Cappets, tribun de la gueuserie pieuse et de la république ignorantine, était roi sur sa montagne (Ste Genviève), et difficilement permettait à l'autre roi, le roi de France, de rien usurper chez lui."
UN HOMME DE CONVICTION
Noël BEDA est né soit en Picardie, soit en Normandie, en 1470. Etudiant à Montaigu, aux environs de 1594, il épouse la pensée de Jean STANDONCK, sur la pauvreté et l'ascétisme issue de la "Devotio moderna". Il devient directeur du Collège de 1504 à 1514, et obtient son doctorat à la Faculté de Théologie en 1508. Dès 1521, au moment de la controverse avec LUTHER, BEDA regroupe toute la Faculté de Théologie derrière sa bannière contre les idées de la Réforme, suggérant de remettre au goût du jour l'ancienne (13ème siècle) fonction de "syndic" afin d'obtenir plus de poids. A partir de 1514 déjà, il poursuit les Théologiens qui montrent de la sympathie pour ces idées, et s'oppose de façon systématique aux Humanistes. C'est ainsi que l'évêque Guillaume BRICONNET, qui accueille des prêcheurs évangélistes à Meaux doit se soumettre. BEDA publie ses "Annotations" en 1526. C'est une attaque contre Lefèvre dEtaples et contre Erasme. Celui-ci arrivera à faire partiellement retirer le libelle du circuit de la vente grâce à L'intervention de François 1er. Mais le texte sera très vite republié à Cologne. Son " Adversus clandestinos Lutheranos " de 1529 est de nouveau une attaque virulente contre les Humanistes, qu'il accuse de faire le lit de l'hérésie.
Mais, chose étrange (et scénaristiquement fort intéressante) , il semblerait que BEDA ait été inquiété dans sa jeunesse (voir plus haut) pour un ouvrage jugé contraire au dogme en vigueur. BEDA ex-hérétique ? BEDA un repenti ? On en comprend alors mieux la virulence pour ne pas dire la violence qui l'anime.
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SURVEILLER ET PUNIR
L'ennemi personnel de BEDA, sa véritable bête noire est Louis de BERQUIN, ami du roi, traducteur de Luther, et auteur d'une "Farce des Théologastres" qui brocarde BEDA et les "sorbonnagres" comme les nommera un peu plus tard RABELAIS. Le "syndic" du collège de théologie est totalement furieux. Mais c'est un homme qui sait attendre. Sa vengeance sera sans pitié : il réussit à faire exécuter le pauvre BERQUIN en 1529, dans les suites de l'affaire de mutilation de la vierge en 1528. Le Roi est parti à la chasse, la cour avec la reine mère et Marguerite de Navarre sont à Blois. Mais il est fort probable que Beda ait aussi bénéficié de la lassitude du Roi et de circonstances politiques favorables dues à la nécessité d'un rapprochement avec le Pape pour reprendre la guerre contre Charles Quint. En dehors de ces circonstances, Il faut reconnaître à BEDA une certaine suite dans les idées : il s'agissait de sa troisième tentative d'élimination de BERQUIN. Les deux autres avaient échouées in extremis du fait de l'intervention royale.
Contre ERASME, BEDA organise une condamnation par l'Université en 1528.
Il en fera autant pour RABELAIS en Octobre 1533 pour son Pantagruel .
UN MANEUVRIER POLITIQUE
Convaincu de la justesse de sa cause au nom de la supériorité et de l'éternité du Divin, retranché derrière ses privilèges universitaires, soutenu par le Pape et les Espagnols (selon Michelet), BEDA s'estime sinon au-dessus des lois, du moins au dessus du Roi, dont le mandat n'est après tout que terrestre et limité dans le temps. FRANCOIS 1er de son côté mène une politique de reprise en main de son autorité. Le conflit ne pouvait qu'éclater tôt ou tard. BEDA va donc s'associer avec le Parlement et réussir à installer durablement Pierre LIZET, un conservateur proche de ses idées, au poste de Président du Parlement en 1530.
Maneuvrant de concert avec le Parlement de Paris, BEDA s'oppose à l'acceptation de la répudiation de l'épouse du Roi d'Angleterre, Henry VIII. Premier sévère camouflet pour le roi qui avait exigé cette reconnaissance pour des raisons de haute politique extérieure. Le Chancelier DUPRAT et Jean DU BELLAY devront intervenir au Parlement même, et se faire les avocats de la raison d'Etat. BEDA est alors exilé six mois, le Parlement sommé d'accepter les ordres du roi. De retour à Paris en 1533, il condamne "le miroir de l'âme pécheresse" l'ouvrage de Marguerite de Navarre, la soeur du roi. Dans le même mouvement, et suite à l'affaire des Placards, il fait exécuter Antoine AUGERAU son imprimeur, et attaque en 1534 les professeurs du Collège de France ("les lisantts du roy") devant le Parlement. C'en est trop pour le Roi, qui l'exile définitivement avec quelques autres théologiens de la Sorbonne au Mont St Michel . Il y mourra le 18 Janvier 1537.
Mais cet acharnement a sans doute payé : lorsque la Réforme sera perçue comme une véritable rupture avec l'institution ecclésiastique et avec l'Etat, la Faculté de Théologie verra son rôle renforcé. En 1534, le roi et le Parlement adoptent les vingt-six articles de foi et approuvent l'index (la liste des livres interdits) selon la ligne prévue par BEDA. La commission de censure était née, et cette institution dura tout de même quatre siècles. Mais la mesure ne paraissant pas suffisante, Sorbonne et Parlement joignant à nouveau leurs forces réussiront (selon certains historiens) à faire accepter par François 1er un décret sur l'interdiction de l'Imprimerie en date du 15 Janvier 1533.
De l'utilité pratique d'une telle décision on peut se poser la question : est-il possible d' arrêter une tempête ?
Bibliographie
"Renaissance et Réforme" de Jules Michelet Coll Bouquins, Editeur :Robert LAFFONT 1982
"Historia Universitatis Parisiensis" de Cesar Egasse du Boulay. (à La Bibliothèque Nationale)
"Les Origines de la Réforme" de P.Imbart de la Tour Editeur: Hachette Firmin Didot et d'Argence - 1905 (à la Bibliothèque Mazarine sous le N°8° 66401-1 )
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