le GARGANTUA (5/7)

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LE GARGANTUA

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STRUCTURE DU GARGANTUA
n a souvent dit combien la composition des romans de Rabelais ressemblait à celle des romans de chevalerie, décrivant en trois temps la vie de ses héros: la naissance, l'enfance et l'éducation, l'expérience et les prouesses. Certes le Gargantua suit très schématiquement ce plan, et ce respect témoigne certainement d'une intention parodique. S'arrêter là pourtant, c'est, je crois, voir les choses de loin: la naissance du héros tient en deux chapitres (VI et VII), ce qui est peu pour une partie. En fait la division ternaire vaut, mais d'une autre façon, qui n'exclut d'ailleurs pas le schéma précédent. Les vingt-cinq premiers chapitres ont pour centre le personnage de Gargantua: naissance, enfance et éducation sont présentées, d'abord par une description burlesque, puis grâce à l'un des thèmes romanesques essentiels, le voyage. Enfermé dans le cercle familial, le héros ne progresse pas, n'apprend rien; tout change au moment où il quitte le toit paternel pour faire l'expérience des hommes. D'une certaine manière la route est déjà l'école de la vie, et Rabelais exploite ce qui sera la base des romans picaresques. Récit d'un apprentissage, ce premier temps comprend trois mouvements : la prime enfance, les mauvais maîtres, les bons maîtres; cet ordre lui confère un ton où la satire domine.
Les vingt-cinq chapitres suivants content la guerre picrocholine; une fois le héros « institué », il affronte le monde, non plus pour s'instruire, mais pour en combattre le mal. Incident originel, victoire temporaire des mauvais, victoire finale des bons, permettent à Rabelais de parcourir, à sa manière, les étapes normales d'une épopée. Le centre de cet épisode n'est plus le seul Gargantua, Picrochole, l'adversaire, et surtout Frère Jean, l'associé, jouent des rôles essentiels. Les événements ne se rapportent pas tant à l'éducation qu'à la politique. Restent les huit chapitres de la fin, qui décrivent l'abbaye de Thélème, récompense accordée au moine pour faits de guerre. La fiction, amoureusement ciselée, définit tout un programme moral et religieux. L'important (et en un sens le sérieux) des propositions confère à ces huit courts chapitres un poids décisif. Achevant l'oeuvre, ils semblent en donner le sens ou du moins l'un des sens, et l'ouvrent délibérément sur l'avenir de l'humanité.
Cette structure coïncide trop bien avec les préoccupations de l'humanisme naissant pour qu'elle soit l'effet du hasard ou une simple vue de l'esprit. Education, politique, morale et religion sont les thèmes essentiels des traités dits sérieux; les retrouver, dans cet ordre, à travers un roman parodique, burlesque, et trop souvent pris pour une énorme plaisanterie, témoigne que Rabelais se voulait, pour qui faisait l'effort de le lire, -autre que bouffon. Il prenait, dès le Prologue, bien soin d'en avertir son lecteur; l'apologue des Silenes, « petites boites, telles que voyons de present es bouticques des apothecaires, pinctes au dessus de figures joyeuses et frivoles... contrefaictes à plaisir pour exciter le monde à rire ... ; mais au dedans l'on reservoit les fines drogues... », la trogne de Socrate, l'habit et le moine, l'os et la moelle - « la sustantificque mouelle » - sont autant d'indications claires, d'invitations à ne pas se contenter de rire des « figures joyeuses » de l'apparence, à passer outre le divertissement. Le maître bouffon est aussi maître à penser, ou à vivre; et parce que bouffon, bon maître.

QUELQUES OS MEDULLAIRES

plus d'une remarque passagère, on connaissait que la fantaisie n'avait pas toute la gratuité qu'il semblait. Les plaisanteries dont les pédants sont l'objet atteignent, si l'on veut bien les rassembler, à la cohérence d'une critique. Les formes pédagogiques en vigueur depuis plus de deux siècles ne correspondent plus au niveau de connaissance qu'on atteint en ce début de la Renaissance. Un cadre demeure, figé et pesant, avec ses classifications et ses schémas de pensée trop étroitement et clairement formulés pour englober l'espace du savoir présent et à venir. Désuet et inadapté, on le subit encore, mais on le rejette.
Rabelais le couvre de ridicule, avec une insistance qui en dit long sur la persistance de la tradition scolastique. Maître Tubal Holoferne surgit du Moyen Age, d'un Moyen Age qu'on voue déjà à l'obscurité, pour offrir sa panse aux traits de la critique; il prodigue doctement un enseignement ridicule, fondé sur la mémoire mécanique et l'habitude : il « luy aprint sa charte si bien qu'il la disoit par cueur au rebours; et y fut cinq ans et troys mois » (chap. XIV), ce qui est beaucoup pour un simple alphabet. Durant treize ans six mois et deux semaines, il fait à Gargantua des lectures de la grammaire latine, de traités de civilité et de morale. Il meurt, mais Jobelin Bridé poursuit dans la même voie l'oeuvre entreprise. Après trente-sept années d'études sous la férule de Tubal (et quelques autres après sa mort), Grandgousier s'aperçoit que son fils « estudioit très bien et y mettoit tout son temps, toutesfoys qu'en rien ne prouffitoit et, que pis est, en devenoit fou, niays, tout resveux et rassoté » (chap. XV).
Quel autre résultat pouvait-il raisonnablement attendre d'une telle éducation ? Réduit au rôle de contenant, l'enfant avait à absorber mécaniquement, à enfermer dans sa mémoire, quelques-unes des oeuvres qui composaient le savoir. En outre, le savoir figurait un absolu en dehors duquel rien n'avait de valeur, un monde clos, fermé sur lui-même, intemporel et dénué de toute réalité. Le clerc sait les livres, mais non vivre. Un enfant de douze ans sait mieux que lui se conduire, la comparaison entre Eudemon et Gargantua met le savant de la vieille école en fâcheuse posture.





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