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aîtresse ou guide, la contrée imaginaire où Gargantua évolue se peuple, au fur et à mesure des chapitres, de personnages singuliers : les nommer c'est les connaître, savoir leur humeur, le camp où ils se rangent, l'avenir qui leur est promis. Un nom suffit parfois à dessiner un destin. Les géants sont boulimiques avant tout, Grandgousier, Gargamelle l'évoquent sans faux-semblant. Est-il besoin d'un page plein de grâce et de joie de vivre ? il est bienheureux : Eudémon; d'un écuyer virtuose et rompu à tous les exercices ? Gymnaste; d'un maître d'école avisé et travailleur : Ponocrates; d'un lecteur ? Anagnostes. A quoi bon pourvoir ces symboles de psychologie quand leur nom suffit à croquer leurs personnages; un cuisinier peut-il décemment s'appeler d'une autre façon que Hoschepot ou Fripesaulce.
Le parti adverse ne se dissimule pas davantage : Trepelu (le loqueteux), Toucquedillon (le fanfaron), Tripet, Basdefesses, Spadassin et Merdaille sont les dignes lieutenants d'un tyran irascible, emporté et sans jugement, tout entier dominé par sa bile : Picrochole. Si les noms décrivent si bien psychologie et fonction des personnages ' c'est que la vivacité du récit, et, en un sens, sa légèreté, commandent qu'on ne s'attarde pas sur les caractères. L'épopée symbolique de Gargantua nécessite un monde simple dans lequel la découverte des vérités ne doit pas prendre trop de temps. On combat le mal plus qu'on ne cherche à le connaître.
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antaisie des nombres et symbolisme simplificateur dissimulent souvent d'autres richesses qu'une faconde bouffonne, un emportement débridé de l'imagination. L'aventure symbolique ne nous emmène jamais loin des êtres et des choses d'un pays matériel; la pesanteur de la terre empêche le récit d'être un mythe, fiction pure, rêve malléable au gré du conteur.
L'action se passe dans le Chinonais, à la jointure de la Touraine et du Poitou. Le royaume de Grandgousier couvre à peine quelques petites communes bien réelles, autour de La Devinière, leurs noms évoquent moins l'Utopie lointaine qu'une campagne familière. Qui découvre les Fanfreluches antidatées? « Jean Audeau en un pré qu'il avoit près l'arceau Gualeau, au dessoubz de l'Olive, tirant à Narsay » (chap. I). Grandgousier et Gargamelle appellent leurs voisins à un banquet qui ressemble aux repas de moisson ou aux festins de foire : « A ce convieront tous les citadins de Sainnais, de Suillé, de la Roche Clermaud, de Vaugaudray, sans laisser arrieres le Coudray Montpensier, le Gué de Vede et aultres bons voisins » (chap. IV). De même, la guerre picrocholine se tient dans un périmètre aussi réduit que l'espace de la « Guerre des Boutons »; Gargantua à son retour de Paris découvre les hostilités après le pont de la Nonnain, à Parilly, il apprend que l'ennemi assaille le bois de Vede et qu'ils « avoient couru la poulle jusqu'au Pressouer Billard » (chap. XXXIV).
Dans cet espace familier évoluent des figures à peine esquissées mais d'un trait précis, silhouettes qu'on dirait croquées sur le vif, avec une attention scrupuleuse et non sans malice. Le chapitre V, "Les propos des bien yvres", est un petit chef-d'oeuvre d'observation, où les paroles permettent souvent de reconnaître les diseurs : « Qui feut premier, soif ou beuverye ? » demande un clerc vaguement teinté de scolastique, le même sans doute qui profère : « Somefliers, ô créateurs de nouvelles formes, rendez moy de non beuvant beuvant! »; le légiste risque quelque jeu de mots latins, le bûcheron parle des « boys en friche », un Basque lance un mot de dialecte, le médecin : « les longs clysteres de beuverie », l'Allemand : « Lans, tringuel ». Ici encore, l'accumulation dissimule la réalité, mais ce sont paroles réelles et entendues. L'observation réaliste concerne même les géants, auxquels on prête soudain les habitudes familières d'un paysan tourangeau : « Grandgousier... après souper se chauffe les couiles à un beau, clair et grand feu, et, attendent graisler des chastaignes, escript au foyer avec un baston bruslé d'un bout dont on escharbotte le feu, faisant à sa femme et famille de beaulx contes du temps jadis » (chap. XXVIII). On ne peut imaginer peinture plus naïve, plus évocatrice d'une atmosphère de veillée familiale, plus proche de la simplicité bonhomme d'une cheminée rustique.
Rabelais prête une grande attention à faire de ses personnages des reproductions fidèles d'une réalité quotidienne; est-il si loin du vrai ce tableau des théologiens en costume et en délégation, avec Janotus de Bragmardo « touchant davant soy troys vedeaulx à rouge muzeau, et trainant après cinq ou six maistres inertes, bien crottez à profit de mesnaige » (chap. XVIII) ? Qu'il soit piquant ne l'empêche pas d'être véridique. Ou celui du peuple de Paris, « tant sot, tant badault et tant inepte de nature, qu'un basteleur, un porteur de rogatons, un mulet avecques ses cymbales, un vielleuz au mylieu d'un carrefour, assemblera plus de gens que ne feroit un bon prescheur evangelicque » (chap. XVII) ? La forme en est satirique, mais juste la peinture.
A bien des égards, le Gargantua promène un miroir le long du chemin, amène à la lumière un « commandeur jambonnier » ou cinq pèlerins du Berry qui reviennent de prier saint Sébastien au sujet de la peste. Si l'aventure symbolique domine l'ensemble, le détail relève d'un réalisme -et même d'un naturalisme - constant qui donne sans cesse à sentir l'épaisseur de la vie.
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