le GARGANTUA de François RABELAIS (1/7)

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LE GARGANTUA

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INTRODUCTION
ux imaginations enfantines, souvent les géants apportent la terreur. Les contes leur dessinent des silhouettes maléfiques, en font les dépositaires de la méchanceté et de la cruauté du monde. L'histoire atteint son terme à la mort de l'ogre, ou à sa fuite. Les bons géants sont exception, ils ne répondent pas aux attentes, trahissent leur condition, leur nature de géants. Ceux de Rabelais sont de cette trempe, gens pacifiques et débonnaires, agressés plus qu'agresseurs, dont le lecteur souhaite le triomphe. Gargantzia conte leur histoire, leur geste, les introduit pour longtemps dans notre univers familier; les monstres sont apaisés et déchaînent surtout notre rire.
Profitant d'une tradition déjà ancienne et bien établie, exploitée par "les Grandes et inestimables Cronicques du grant et énorme géant Gargantua" parues en 1532, Rabelais semble s'attacher d'abord à nous convaincre de l'existence de ses personnages principaux, mais il n'invente, en matière de gigantisme, que des détails; il brode sur un thème connu, comme d'autres conteurs ont essayé avant lui. Pas plus qu'il n'invente ses personnages, ou du moins leurs silhouettes, il n'innove en matière de forme littéraire : le Gargantu « s'inspire simplement des romans chevaleresques, de leurs parodies, de la tradition légendaire et des faits du jour ». Fierabras, Huon de Bordeaux, le Roland furieux et plus encore peut-être leurs parodies, les Macaronées de Merlin Coccaïe par exemple, offrent à Rabelais un cadre souple et commode. Ses géants vivent des aventures déjà répertoriées et « classiques », celles des héros de chevalerie. Un géant est un personnage de marque, il lui faut une longue liste généalogique - surtout au géant roi. Rabelais sacrifie à l'usage, non sans désinvolture : dans l'ordre de ses livres, Pantagruel, fils de Gargantua, voit le jour avant son père. Les Horribles et Espoventables Faictz et Prouesses du tres renommé Pantagruel, roy des Dipsodes paraissent probablement en 1532 pour la foire d'automne, et la Sorbonne dut condamner ce « recueil d'obscénités ».
Le Gargantua, lui, date, selon toute vraisemblance, de 1534. La généalogie des géants s'accommode fort bien des inconséquences chronologiques survenues dans la publication de leurs aventures; à tout le moins cette désinvolture prouve-t-elle que les récits de Rabelais ne cherchent nullement à atteindre au sérieux d'une histoire. Le père profite même de la gloire du fils, puisque Rabelais renvoie ses lecteurs à un premier succès : « Je vous remectz à la grande chronicque Pantagrueline recongnoistre la genealogie et antiquité dont nous est venu Gargantua » (chap. i). De la longue énumération parodique qui permettait de suivre la lignée des géants depuis Chalbroth jusqu'à Pantagruel, le Gargantua ne retient que les personnages vivants, Grandgousier, Gargamelle et Gargantua, grande famille s'il en fut, mais plus naturelle et plus simple.

GIGANTISME

e thème du gigantisme s'offre dans toute sa naïveté, dans toute sa plasticité aussi; une fois posé le principe, la réalité des dimensions exceptionnelles a plutôt tendance à disparaître, même si elle offre au conteur matière à rire.
Rire des nombres : Grandgousier enfourne dans son saloir trois cent soixante-sept mille et quatorze boeufs « pour estre à mardy gras saliez » et servir de hors-d'oeuvre au printemps; Gargamelle dévore seize muids, deux bussars et six tupins de tripes; Gargantua mobilise « dix et sept mille neuf cens treize vaches de Pautille et de Brehemond pour l'alaicter ordinairement », et son habit d'enfant doit vider plus d'une boutique de marchand drapier : « Pour son pourpoinct furent levées huyt cens treize aulnes de satin blanc... »
Rire communicatif : au moment de laisser repartir Toucquedillon, Grandgousier le charge d'un « collier d'or pesant sept cens deux mille marcz », et Rabelais oublie que Toucquedillon n'est point géant. L'arrivée de Gargantua à Paris permet au conteur d'exploiter cette veine sans vergogne; importuné par la foule, le bon géant facétieux arrose allégrement les populations et perpètre du même coup un véritable génocide : « ... il en noya deux cens soixante mille quatre cens dix et huyt, sans compter les femmes et petits enfants »; dénombrement parodique qui, pas plus que la Bible, ne tient compte des non-mâles; mais aussi fascination pour les disproportions du monde qui font parfois de l'homme une bien petite chose; le rire trouve sa part dans ces énormes entassements de fourmis où l'homme se voit réduit à un chiffre.
Le géant nous donne la bonne mesure des choses : si les cloches de Notre-Dame peuvent servir « de campanes au coul de sa juinent », c'est qu'un bourdon pour gros qu'il soit n'est pas un phénomène digne de notre admiration; notre estime a mieux à faire qu'à s'attacher à la taille d'un objet. Prétexte à rire, le géant est aussi prétexte à réfléchir, et le plaisir des nombres n'a pas toujours la naïveté qu'on lui prête; comme attribuer l'origine de la Beauce à la queue d'un cheval n'est pas plus irréel qu'à l'épée de Roland la brèche de Roncevaux.
La fantaisie se fait parfois maîtresse de raison.





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