Aguirre, la colère de Dieu
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mise a jour Mer 19 jan 2005

AGUIRRE LA COLERE DE DIEU (1973)

Film de Werner Herzog
avec Klaus Kinski

UNE HISTOIRE VRAIE
  • "Lorsque j´étais jeune, j´ai traversé l´océan jusqu´à la terre du Pérou pour conquérir la gloire la lance à la main etAguirre sur le fleuve afin de remplir mon devoir de gentilhomme. Durant 24 années, je vous ai rendu de grands services, en soumettant les indiens, en m´emparant de villes, et en me battant maintes fois en votre nom, en offrant toujours le meilleur de ma force et de mon habileté, sans jamais requérir de vos officiers la moindre aide, comme cela peut être vérifié dans vos mémoires royales. À présent, je crois fermement, très excellent Roi et seigneur, que pour moi et mes compagnons, vous n´avez jamais été rien d´autre qu´un tyran cruel et un ingrat.(?) Puisse Dieu faire que nous obtenions avec nos armes la récompense qui nous est due en droit, mais que vous nous avez déniée. --- Lope de Aguirre, fils de vos loyaux vassaux basques, et à présent rebelle jusqu´à la mort contre vous et votre ingratitude.?

    Lettre de Lope de Aguirre au roi Philippe II d´Espagne. 1561. (voir les Editions MILLON)
    On l'aurait peut-être oublié devant la somptuosité baroque et expressionniste du film de Werner Herzog, mais ce script est tiré d'une histoire vraie. C'est en effet en 1557 que le Vice Roi d'Espagne au Pérou apprend l'existence d'un "EL DORADO" , pays de l'or, par un chef indien. Il en profite pour lancer dans cette recherche tout ce que le Pérou compte d'aventuriers sans emploi, qui mettent le pays à feu et à sang. A tête de ces 300 conquistadores sans foi ni loi, il place Pedro de Ursua. L'expédition qui comprend 5 navires part le 26 Septembre 1560 avec canons, chevaux, auxiliaires indiens et esclaves noirs, lesquels étaient supposés terroriser les indigènes . Arrivés à l'embouchure du Yavari, l'expédition fait escale dans un village d'Indiens Machiparo. Là Aguirre décide de prendre le pouvoir et fait exécuter Pedro de Ursua. Il rédige sa lettre au roi Philippe II et tente de retourner au Pérou pour s'en emparer par la force. Mais l'appel de l' EL DORADO est le plus fort. Ses compagnons sont troublés par des récits : L'or est là , pas très loin...pourquoi hésiter ? Aguirre accepte. L'expédition devient une longue marche vers la mort. Aguirre devenu totalement paranoïaque, fait exécuter ses hommes, assassine ceux qu'il imagine vouloir comploter contre lui ....et s'enfonce dans ce continent vert sur un radeau de fortune..
    Le film s'arrête là, mais la réalité historique est encore plus étonnante : à bouts de force, les rescapés réussissent à rejoindre l'Atlantique avec Aguirre à leur tête. Sur une barcasse, ils arrivent sur l'île de Margarita, qu'ils pillent, et dont ils mettent à mort le gouverneur et ses lieutenants. Fui par ses propres soldats, devenu incontrôlable, Aguirre tue sa propre fille de ses mains et finit capturé par l'armée espagnole fidèle au Roi. Il est décapité à Barquisimiento.

PLUSIEURS NIVEAUX DE LECTURE

  • Aguirre et sa fille (1) Aguirre c'est le spectacle grandiose d'un échec.. Si Werner HERZOG choisit de s'arrêter à mi-parcours de l'histoire réelle et nous présente son personnage défiant la mort et la nature hostile, seul sur un radeau au milieu d'un fleuve, c'est qu'il veut transmettre un point de vue. Une oeuvre ambivalente ? .Sans doute pour ceux que l'image de la force vaine arrivent à troubler. Le film, sorti en 1973, fut un succès mondial. Mais il fit grand buit. Certains y virent une sorte d'apologie cachée de la force, un film presque fasciste...et il est vrai que Kinski est fascinant dans son exigence jusqu'auboutiste....D'autres y virent le symbole de la volonté de puissance américaine au Vietnam... et son échec. D'autres encore une grande métaphore de l'histoire du colonialisme occidental. Replacé dans son contexte historique, le personnage d'Aguirre n'est pourtant pas une figure exceptionnelle : des Conquistadores plus chanceux se sont bâtits des empires au fil de leur épée (voir les conquérants). Le Seizième siècle est en effet le siècle de tous les possibles, de toutes les folies et de toutes les conquêtes. Et il n'est pas faux de dire que la face du monde en a été changée... La volonté de puissance et le plaisir sadique de destruction s'y sont affirmés librement. AGUIRE LA COLERE DE DIEU met en scène deux thématiques fondamentales qui tourmentent l'homme du Seizième siècle : La FOLIE et L'ETAT SAUVAGE. La folie des hommes n'est elle pas ce qui mène le monde ? ironise ERASME dans son ELOGE DE LA FOLIE. Mais qu'est ce qu'un SAUVAGE ? se demande MONTAIGNE dans les ESSAIS en voyant la violence gratuite, les exactions, la cupidité, la veulerie de l'homme occidental sanguinaire (Cuzco et Mexico, lu par Jean François PERRIER) Un long débat commence. Et le SAUVAGE, à travers son rapport à la NATURE sera deux siècles plus tard au coeur du questionnement des philosophes des Lumières... qui en tireront des conséquences révolutionnaires.
    AGUIRRE est donc un film doublement intéressant car il ne se contente pas de raconter une histoire anecdotique, mais il se replace dans la problèmatique d'un Siècle, le seizième, (mais aussi le nôtre) qui se pose des questions fondamentales sur la Nature de l'Homme, sur son HUMANITÉ.

CULTURE CONTRE NATURE
  • Plus qu'un film polémique sur l'idée de Dieu et de religion, que le titre pourrait laisser supposer, Aguirre est donc un magnifique et sublime conte sur la folie des hommes. Une longue descente aux enfers. Une parabole sur l' homme civilisé (donc "fou") et son rapport au "sauvage". Aguirre et sa filleIl nous présente une nature toute aussi vengeresse qu'une statue de Commandeur, qui finira par le détruire. Ce film est aussi contemporain de la grande mouvance "ecologique" des années 1970 et du retour à la Nature post-soixanthuitard. AGUIRRE LA COLERE DE DIEU rappelle par certains traits cet autre film anti-colonialiste et métaphysique, cette trajectoire dantesque qu'est "APOCALYPSE NOW" (première version). Même nature hostile, que les protagonistes hésitent à aborder du milieu du fleuve, qui est l'emblême de l'Histoire qui les charrie. Même gestuelle héroïque et vaine, où l'hélicoptère wagnérisé remplace la chaise à porteur et le mousquet, même frayeur panique devant l'inconnu : ici le tigre (asiatique et sauvage), là l'indien (sauvage et antropophage). La Civilisation occidentale, agressive et volontariste trouve ses limites. En se heurtant à une entité incompréhensible, un état d'avant la Civilisation, et d'avant l'Histoire... un état d'avant la Conscience ... cette culture dévoyée s'autodétruit, s'évanouit.C'est ce que le film nous montre. Et c'est par un long et Dantesque plan-séquence circulaire que se termine le film. L'Homme est "cerné".

UNE THEATRALISATION EXPRESSIONNISTE

  • "Je vais mettre l'histoire en scène comme d'autres le font avec des pièces de théâtre", disait disait Werner Herzog.Aguirre the endLa beauté plastique des images coupe le souffle dès la première séquence. On retiendra cette fabuleuse descente aux "enfers" ( ici un enfer vert) où sur une musique de Popol Vuh, la caméra plane le long de la pente par où descendent des nuages célestes (du Ciel de la Culture et de la Civilisation) les conquistadores sanglés et carapaçonnés ... Il y a bien passage d'un monde à l'autre, et tout est déjà dit dans ce plan. Werner HERZOG a bien retenu les leçons du filmAguirre et le singe expressionniste. Images fortes et expressive, parfois irréelles (Nosferatu), mais plausibles, cadrages angulaires et torsions des acteurs (le golem) et vol libre (Faust) La création de l'ambiance est ici magnifiée par cette musique lancinante du groupe Popol Vuh qui nous plonge dans une nostalgie des profondeurs insondables. Nostalgie de cet état " d'avant la civilisation".
    Le prodigieux et fascinant Klaus KINSKI surjoue comme il se devrait dans un film muet des années vingt, et fait de sa propre folie un atout de crédibilité du personnage. Il s'agit là probablement de son plus beau rôle. Le dernier plan séquence du film nous le présente, seul survivant au milieu du fleuve, debout sur un radeau qu'envahissent au fur et à mesure de petits singes (ancêtre de l'humain) comme autant de " fantomes qui vinrent à sa rencontre" (Nosferatu).... et qui sont ici les symboles de cet "avant de la Civilisation"....de cette Mère Nature, force primordiale qui va l'entraîner dans le néant.

    Un chef d'oeuvre de cinéma.

    © Remi Morel (2004)

    Autres Films de l'époque Seizième dans les pages qui suivent.....
extrait musical

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